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Cara Zina et Karim Hammou : « Aujourd’hui plus qu’en 1990, les féministes, les Noirs et les Arabes font peur »

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Qui a dit que rap et féminisme étaient incompatibles ? Avec le livre Fear of a Female Planet (Ed. Nada), Cara Zina, autrice d’Heureux les simples d’esprit et de Handi Gang, qui vient d’être adapté pour la télévision, et Karim Hammou, chargé de recherche au CNRS et auteur d’Une histoire du rap en France, partent sur les traces de Straight Royeur. Ce groupe de punk rap féministe, dont Cara Zina – Caro à l’époque – a été membre aux côtés de Virginie Despentes, a sévi de 1989 à 1992 dans toute la France.  

Au programme, des documents et archives inédits entremêlés des témoignages des membres du groupe, une plongée dans l’agglomération lyonnaise des années 1980, et le récit de la naissance d’une scène rap empreinte de combats féministes, anticapitalistes, antiracistes, qui côtoie le rock alternatif.

Les deux auteurs nous racontent la genèse de ce projet et ce qui les a poussé à raconter l’histoire méconnue de l’un des premiers groupes de rappeuses en France. 

Votre travail sur ce livre a commencé en 2016. Quelles difficultés avez-vous rencontré pour le faire exister ?

Karim Hammou : L’idée du livre n’est pas venue tout de suite. Dans un premier temps, ça a été une rencontre et un échange entre Caroline et moi, en lien de mon côté aux recherches que je menais sur la trajectoire des rappeuses françaises des années 1990. Le projet de livre est né dans la deuxième moitié de l’année 2017… Grâce aux documents conservés par Cara Zina, on avait la possibilité de partager beaucoup de photos, collages, flyers, graffs de l’époque. On a proposé un projet de livre aux Editions Nada, qui ont accroché à l’idée. On a alors tenté de retrouver la trace de personnes qui s’étaient parfois perdues de vue il y a près de trente ans…

Cara Zina : Nous sommes perfectionnistes et écrire à deux prend sans doute plus de temps que seul·e, bien que personnellement, j’ai toujours mis plusieurs années à achever un livre. Il faut préciser que nous avons tous les deux un travail à côté, je suis enseignante en maternelle, à plein temps, écrire n’est pas mon activité principale. Cet ouvrage a sollicité de nombreux intervenants qu’il a fallu retrouver, écouter, qui ont pu revenir sur leurs propos. Les éditeurs ont aussi procédé à des relectures et des propositions, leur correcteur a fait un excellent travail qui a abouti à la version finale qui était loin d’être la première. On n’était pas pressé non plus.

Comment expliquez-vous que l’histoire de Straight Royeur ait été oubliée pendant toutes ces années ?

Karim Hammou : Cet oubli n’a jamais été complet. Si j’ai retrouvé la trace du groupe, c’est que Virginie Despentes l’évoquait rapidement au détour d’une interview de Libération en 1996, et que Cara Zina avait entretenu sa mémoire sur Internet à partir des années 2000.

Mais on peut dire que du côté des mondes du rock comme des mondes du rap, la curiosité pour ce groupe n’était pas très forte, alors même qu’il a côtoyé des groupes très connus dans ces univers comme Haine Brigade, Dirty District ou NTM.  Côté rap, l’histoire du genre reste très focalisée sur la région parisienne. Au-delà des artistes qui ont rencontré un succès commercial, peu de groupes hors Île-de-France ont bénéficié d’une véritable mise en lumière.

Mais surtout, il y a la tendance à négliger les artistes femmes, à les considérer comme secondaires, a fortiori lorsqu’elles sont à l’interface de mondes musicaux différents.

Pourquoi est-ce important de la raconter aujourd’hui ?

Karim Hammou : Pour moi, c’est important, d’abord, pour lutter contre les dénis d’antériorité que les femmes affrontent dans les mondes de l’art. Le « déni d’antériorité » est un concept développé par la chercheuse Delphine Naudier, et qui lui permet de résumer ce qu’elle a observé dans le domaine littéraire, mais que l’on retrouve dans la plupart des mondes à fort prestige social (politique, science, arts…) : la tendance à effacer de l’histoire les femmes du passé, et à traiter au présent chaque nouvelle femme comme si elle était la première dans son domaine, comme si sa présence était une nouveauté. Même quand ce déni d’antériorité se veut élogieux, c’est en fait un cadeau empoisonné : le déni d’antériorité met en scène, à tort, le domaine en question comme relevant à l’évidence du masculin, il occulte les transmissions symboliques entre femmes, et il assigne les femmes à une position de perpétuelle exception. Autrement dit, ce déni d’antériorité délégitime leur présence.

D’autres raisons tiennent à la mise en évidence des liens et des tensions entre monde du rock alternatif et émergence du hip hop ; au rappel de l’importance de la scène hip hop lyonnaise et de son histoire, encore peu documentée ; à l’envie, dans une période de patrimonialisation croissante des scènes musicales des années 1980-1990, de raconter l’histoire d’un groupe de rap atypique, et de montrer l’utilité pour l’histoire culturelle et la sociologie artistique de s’attacher aussi à des groupes à l’existence brève, n’ayant pas forcément rencontré de succès d’estime ou de succès commercial important.

Cara Zina : « En ces temps ambiguës les idées préconçues ressurgissent et meurtrissent la conscience féministe… » Ces textes sont toujours d’actualité ! Aujourd’hui, plus encore qu’en 1990, les féministes font peur, les Noirs et les Arabes font peur, Straight Royeur c’était le cauchemar de Zemmour.

Concrètement, comment avez-vous travaillé à l’écriture du livre ? Avez-vous écrit ensemble/chacun·e de votre côté ?

Karim Hammou : Nous nous sommes répartis les chapitres pour en écrire le premier jet, puis l’autre l’a relu, modifié, complété à sa guise. Une fois une première version de l’ensemble du manuscrit écrite, nous l’avons reprise et faite relire plusieurs fois, notamment par notre éditrice, mais aussi par des proches, pour harmoniser le style, clarifier le récit, trouver l’angle et le ton du récit.

Le travail d’archives est assez monumental. Comment avez-vous réussi à exhumer tous des documents ? Êtes-vous partis des souvenirs de Cara et/ou avez-vous cherché ailleurs ?

Cara Zina : J’ai conservé beaucoup de choses, Virginie aussi, Gilles le guitariste est photographe et a fait tourner une exposition intitulée « Girls just wanna have punk », qui comportait des photos du groupe. En retrouvant des acteurs de l’époque, on a aussi collecté d’autres documents.

Karim Hammou : On a complété ces archives privées par les archives de la revue Informations et réflexions libertaires (IRL), celles de la Fanzinothèque de Poitiers, des archives municipales de Lyon… On a aussi constaté que la mémoire du rock alternatif lyonnais était beaucoup plus documentée que celle du hip hop, et c’est un de mes regrets. Heureusement, il y avait les graffeurs ! J’espère que la circulation du livre et les rencontres autour de lui permettront de retrouver quelques photos et documents conservés de l’époque…

Le livre souligne les liens très forts entre le rock alternatif et le hip hop dans l’émergence et l’évolution du rap français. Pourtant, cet aspect est rarement évoqué dans les discours dominants. Pourquoi d’après vous ?

Karim Hammou : Si les majors ne s’étaient pas mêlées de l’affaire à partir de la médiatisation du rap français en 1990, c’est sans doute par les réseaux de production et de distribution du rock alternatif que les premiers disques de rap auraient vu le jour, en particulier hors de Paris : Maniak Records travaillait avec Sens Unik à Lausanne, Bondage avec Roker Promocion, le label du Massilia Sound System qui produira Bouducon Production à Toulouse en 1992 et avait déjà produit la cassette démo Concept d’IAM à Marseille dès 1990.

Cara Zina : Le discours dominant parle peu de la province où les différents milieux se mélangent davantage que dans les capitales. Je nuancerais le propos en disant que le livre parle de la rencontre de ces deux univers à un moment précis dans un endroit précis – la Croix Rousse, à Lyon, pas dans tout le rap français. Je ne suis pas sûre que si Hashan, graffeur et DJ au sein du mouvement hip hop, et moi n’étions jamais tombés amoureux, les deux mondes se seraient autant mélangés. Le plus souvent, ils se côtoyaient sans s’associer en dehors de notre groupe.

De la même manière, l’histoire de Straight Royeur démontre que les liens entre certaines formes de rap et certains courants féministes ont toujours existé. Pourquoi ne sont-ils pas plus mis en lumière aujourd’hui ?

Karim Hammou : Parce qu’une image d’Épinal s’est imposée en France dans les années 1990-2000, qui fait du rap la musique machiste par excellence. Cette image s’est forgée en deux temps. Elle prend forme d’abord par le biais d’une caricature du rap états-uniens, fusionnant et diabolisant la radicalité afrocentrique de Public Enemy et le jeu sur l’obscénité hétérosexiste du gangsta rap, sans prêter attention aux contestations et détournements dont ils font l’objet depuis le milieu du hip hop lui-même.

Au contraire, Straight Royeur voit bien la complexité du débat sexisme / antisexisme qui se joue sur la scène rap états-unienne. Aux fanzines qui l’interrogent à l’époque, le groupe évoque les featurings entre Ice Cube et la rappeuse Yo-Yo par exemple. Ensuite, cette image s’approfondit avec la construction politique d’un ennemi intérieur des banlieues qui aurait les traits d’un nouveau barbare sexiste, homophobe et antisémite, au début des années 2000, dans un contexte où on assiste à un regain de visibilité médiatique d’opinions et de luttes féministes.

Dès lors, rap et féminisme devenaient antithétiques – ce qui a paradoxalement contribué à rendre plus difficile l’affirmation d’une inspiration hip hop au sein des milieux féministes, et d’une démarche (pro-)féministe dans le monde du rap. Madame Rap l’avait bien résumé il y a quelques années de ça ! Pire, à la limite, être femme et rapper devenait un paradoxe. Encore une façon, intentionnelle ou non, de délégitimer les artistes femmes.

Pourtant, il y a toujours eu des voix au sein du rap français pour critiquer le sexisme dans et hors du rap – je pense à Lady Laistee avec « Respecte mon attitude », Azé avec « Tasses », Princess Anies avec « Si j’étais un homme », Meufia avec le maxi MLF : Nouvel R et bien d’autres, autant de morceaux qui sont de purs produits des chaînes de coopération du monde du rap français.

En France, on a peu connu de groupes qui mêlent rap et rock. Pourquoi d’après-vous ?

Karim Hammou : Je pense qu’il faut prendre cette formule au pied de la lettre : on les connaît peu, mais ils ont toujours existé. On peut penser à Assassin, EJM, Timide et Sans Complexe, mais aussi Oneyed Jack, Lofofora… À cette époque, le label Hostile est d’abord créé avec pour projet de promouvoir cette scène fusion ! On peut citer ensuite Les Svinkels, Enhancer, La Caution, MC Jean Gab’1, La Canaille, Psykick Lyrikah, Casey, La Gale

D’un côté, l’opposition rap / rock a été durcie – en partie par des artistes des deux genres musicaux. Quand le rap se développe en France, ses artistes se retrouvent confrontés à des directeurs de label, des programmateurs radio, des ingénieurs du son, des critiques musicaux plus âgés, souvent issus de la génération rock des années 1960-1970, et pas toujours bien disposés à l’égard du hip hop. Alors même que c’est un groupe proche de certaines scènes rock, NTM rappe par exemple avec humour, en 1993, « issu d’un peuple qui a beaucoup souffert… du rock », détournant dans « Popopop !! » la formule de Tonton David.

De l’autre, le rap a sens cesse fait l’objet de politiques de particularisation, de confinement – qu’il a eu beau jeu de dépasser à chaque fois, mais qui continuent de peser sur son image publique. On a ainsi aujourd’hui une musique qui reste associée à l’altérité, comme celles et surtout ceux qu’elle est supposée représenter, alors même que c’est une des musiques les plus écoutées dans tous les groupes sociaux.

Dans une interview à Madame Rap en 2020, la rappeuse Casey déclarait : « le rock et le rap sont super clivés en France. Le rap, c’est pour les quartiers, les non-Blancs et le rock maintenant, c’est bourgeois et blanc. » Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Karim Hammou : Que c’est bien résumé ! Casey, avec Ausgang, a mis les points sur les « i » : Jimmy Hendrix et Chuck Berry. Ce clivage repose sur une occultation des racines musicales du rock, une exotisation du rap, et plus généralement une conception étroite des circulations des musiques populaires.

Cara Zina : Vu de Nancy en 2021, j’ai plus l’impression que le rap c’est pour les jeunes et que le rock c’est pour les vieux, je ne connais pas de jeunes qui écoutent du rock, mon fils n’écoute que du rap et on n’est pas dans les quartiers, je n’ai pas trop ici d’amis de mon âge qui écoutent du rap, plutôt leurs enfants.

Mais je crois que partout dans le monde le rock est plus blanc que le rap, c’est un peu une lapalissade même si Chuck Berry arrive avant Elvis et que certains groupes de hard-core comme Bad Brains ou Fishbones font exception, dans les concerts de rock le public n’est toujours pas très coloré et quand les bourgeois écoutent du rap c’est plutôt des rappeurs blancs.

Aujourd’hui, les grosses majors justifient souvent leur réticence à signer des rappeuses en expliquant que le public n’est « pas prêt » et que le milieu reste hostile aux femmes. Qu’en pensez-vous ?

Cara Zina : Je ne pense évidemment pas que le public ne soit pas prêt, il n’y a qu’à voir le succès d’Aya Nakamura, le milieu ne nous était pas plus hostile que le reste du monde et encore aujourd’hui je pense qu’il ne l’est pas davantage, les filles se bousculent moins que leurs cousins pour occuper le devant de la scène, de par leur éducation, les injonctions de la société à rester à leur place, elles ont plus de mal à s’imposer dans tous les milieux.

Karim Hammou : Les logiques de discriminations s’appuient en général sur de multiples mécanismes qui s’enchaînent et s’imbriquent, produisant des « inégalités cumulatives. » Dire que le public n’est pas prêt, c’est prendre pour prétexte un de ces mécanismes – dont on estime ne pas être responsable – pour se dédouaner des mécanismes sur lesquels on peut agir directement. Ce genre d’arguments fait bel et bien partie du problème.

Vous racontez que lors d’une date au Transbordeur en 1991 avec NTM, Joey Starr et Kool Shen n’ont « pas calculé » Straight Royeur et n’ont même pas regardé le concert.

Cara Zina : L’anecdote de notre concert n’est pas représentative, Virginie n’en garde d’ailleurs pas le même souvenir et ils n’auraient peut-être pas plus fait attention à nous si on avait été des mecs, je pense qu’ils étaient déjà un peu des vedettes.

Les textes de Straight Royeur sont étonnamment actuels. Le groupe était-il en avance sur son temps ou la société a-t-elle peu évolué ? Les deux ?

Cara Zina : Malheureusement les choses évoluent très lentement, celles qui étaient en avance sur leur temps ont écrit il y a des siècles, nous on récupère l’héritage des féministes des années 70 on croit qu’on y presque et on réalise que rien n’est acquis.

Pensez-vous que le rap doive nécessairement dénoncer quelque chose ? 

Karim Hammou : Ah personnellement non, ni en tant que sociologue, ni en tant qu’amateur !

Cara Zina : Je ne suis pas musicienne, ce que j’apprécie le plus dans un morceau c’est le texte, je pense que tout écrit, roman, sketch ou scénario doit dénoncer, c’est Paris (Sleeping with the enemy) je crois qui disait qu’il faisait du rap parce que c’était la mode mais qu’il aurait fait de la salsa si ça pouvait mieux porter son message.

Vous écrivez que le morceau « Les Loutes » est « emblématique d’un féminisme combatif, iconoclaste, quitte à être provocateur« . Cara, comment définirais-tu ton féminisme aujourd’hui ?

Cara Zina : Je ne théorise pas, au quotidien ça me semble évident que les individus sont tous différents et je voudrais juste qu’ils soient vraiment égaux. J’enseigne à des enfants de trois quatre cinq ans depuis vingt ans je ne vois toujours pas de points absolument communs aux petits garçons ou aux petites filles et pourtant je dois toujours me battre contre les stéréotypes, ça me hérisse quand j’entends « les filles sont comme ça » ou « ça, c’est les mecs ». J’ai autant d’ami que d’amie, je pense que le féminisme va de soi tant que le sexisme règne.

Peut-on espérer une reformation de Straight Royeur ? Un film ? : )

Cara Zina : Waouh un film comme Sid and Nancy ? Je suis sûre qu’ils mettraient des craquettes toute mignonnes dans nos rôles et ça me rendrait dingue ! Je suis déjà hyper contente que ce livre existe.

Quant à une reformation, Virginie trouve depuis longtemps qu’on est trop vieilles, MC a évoqué l’idée de remonter sur scène et je crois que Gilles serait partant mais ce serait vraiment pour une soirée revival, on est tous passé à autre chose.

J’ai posé ma voix sur un son composé par un ami pour la soirée de lancement du livre à Nancy, c’est tellement lent, c’est bien on comprend mieux les paroles mais c’est vraiment moins énergique qu’avant, je crois que je ne suis plus assez en colère !

Retrouvez Cara Zina sur Twitter et Karim Hammou sur son blog.

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