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Rap : nos oreilles sont-elles sexistes ?

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Les chiffres sont là : parmi les 5 artistes les plus écoutés par les Français·es en 2020 sur Spotify, aucune femme. Le changement, c’est lentement, donc. Pourtant, les femmes ne cessent de créer et de sortir des projets de qualité, et le monde de la musique connaît des avancées certaines en termes de représentativité des genres. Dès lors, comment expliquer la persistance de cette absence de femmes parmi les artistes les plus écoutés ?

D’une part, les statistiques montrent que les femmes restent sous-représentées par l’industrie de la musique dans sa globalité : on compte seulement 17 % d’autrices-compositrices enregistrées à la SACEM, seules 16 % des Victoires de la Musique du meilleur album ont été décernées à des femmes et les aides accordées à des projets musicaux portés par des femmes s’élèvent à 25 % du montant global des aides (MaMa Festival 2019). Selon une étude menée par les universités d’Utrecht aux Pays-Bas et Pompeu Fabra en Espagne, même les algorithmes des plateformes de streaming invisibilisent les artistes féminines. 

La musique n’échappe pas au système patriarcal

D’autre part, la représentativité des femmes dans la musique se heurte à des dynamiques sociologiques de façonnage des goûts et d’habitudes d’écoute. On ne vous apprend rien, la société est pensée par et pour les hommes, et la musique n’échappe pas, loin de là, à ce système patriarcal. De fait, nous sommes, pour la plupart d’entre nous, davantage habitué·es à écouter des artistes hommes que femmes (ou, du moins, nous l’avons été).

D’après une enquête publiée par Sourdoreille le 3 mars 2021, cela va même plus loin :

“Toujours est-il que les caractéristiques dites féminines, exprimées notamment par la voix, se voient souvent accoler une connotation négative voire dévalorisante : timidité, manque de confiance en soi, et bien sûr notre préférée, l’hystérie ! L’inverse, on peut le remarquer, n’est pas vrai. Une voix hyper grave pourra à la rigueur être considérée comme un peu caricaturale, mais rien n’est jamais trop mâle.”

D’après les travaux du chercheur en sociophonétique Aron Arnold, lorsque que l’on entend de la musique, on la reçoit différemment en fonction du genre auquel on l’assimile. Difficile en effet de s’abolir des normes de genre ancrées dans la société.

Genre et musicalité

Des paroles chantées par un artiste homme n’auront pas le même effet que les mêmes paroles prononcées par une artiste femme. Idem pour le timbre de voix ou encore la musicalité, dont certaines caractéristiques sont associées au masculin, d’autres au féminin. Nous serions donc conditionné·es à écouter davantage d’hommes que de femmes car nous projetons sur les voix dites masculines un imaginaire bien plus positif que sur les voix dites féminines.

Nous avons interrogé plusieurs personnes amatrices de rap afin de sonder leurs préférences en termes d’artistes. Le constat est sans appel : pour les hommes, les trois premiers noms sont en grande majorité des artistes masculins : Jul, SCH, Médine… Pour les femmes, le résultat est plus nuancé

Toutefois Maud*, 20 ans, explique :

« Ah oui je viens de me rendre compte que j’ai cité trois rappeuses là… Mais je ne pense pas que ce soit représentatif, j’écoute quand même plus de mecs. Par contre, il m’arrive plus souvent d’écouter seulement un morceau d’un rappeur. Alors qu’une rappeuse, je vais plutôt être dans la démarche d’écouter toute sa discographie, d’aller lire des interviews… Je suis plus intéressée par son parcours, j’y suis plus sensible.” 

Celles-ci semblent également plus enclines à modifier leurs habitudes de consommation de la musique. Inès, 25 ans, admet :

« De fait depuis quelques années j’écoute vraiment plus de meufs, ça diversifie, c’est des points de vue très différents sur les choses quand même, ça met en avant d’autres problématiques aussi”. Maud cherche également à élargir ses goûts : “C’est assez récent que j’aille chercher d’autres choses à écouter mais ouais, je veux plus de diversité dans ce que j’écoute…”

Le masculin reste la norme

Dans le domaine du rap, même si la présence des femmes n’est plus à démontrer (2129 rappeuses référencées à ce jour sur Madame Rap dont 321 en France), leur sous-représentativité reste largement présente. Les artistes masculins sont « la norme » et être une femme reste une « particularité ». 

Pour sa part, Hugo, 24 ans, constate :

“Je suis un peu content quand j’écoute du rap d’une meuf qui me plaît parce que je me dis, ha c’est cool, il commence à y avoir des nanas qui font du rap vraiment bien. Et quand une femme fait du rap, je suis impressionné, je trouve ça vraiment stylé… Et puis aux yeux des autres, ça me donne un peu un gage d’originalité, c’est moins connu, tout ça…” 

On ne change pas si facilement ses habitudes et ses goûts. Abreuvé·es depuis l’enfance de musique « masculine », c’en est devenu ce à quoi on s’est accoutumé et ce que l’on apprécie le plus. Bien sûr, il s’agit là de généralités et certain·es mélomanes ne se reconnaîtront pas dans ce constat. Mais ce n’est, hélas, pas la majorité.

Si on pourrait penser que l’on s’identifie et que l’on apprécie davantage la musique produite par notre propre genre, que dire donc des artistes masculins qui réunissent un public mixte ? Le « male gaze » (autrement dit, la perspective masculine à travers laquelle sont produites la majorité des œuvres artistiques et culturelles) est tellement admis comme étant la norme, que même les personnes qui ne s’identifient pas comme homme se sentent représentées par des voix et des propos masculins. 

Représentativité

On trouve pléthore d’artistes masculins fortement appréciés par des femmes comme par des hommes, alors que l’inverse est bien moins courant. Il suffit de discuter avec des fans de rap pour se rendre compte qu’un artiste comme Damso, par exemple, est largement apprécié sans distinction de genre, alors qu’une rappeuse telle que Lous and The Yakuza trouvera plus facilement approbation auprès d’un public féminin.

Les femmes seraient-elles donc habituées davantage que les hommes à adhérer aux discours et aux productions de l’autre genre ? Pas si étonnant que ça, si on réfléchit à l’échelle de la société dans son ensemble. Néanmoins, des exceptions existent, peut-être annonciatrices de changement. La rappeuse Meryl, par exemple, semble, parmi les personnes interrogées, mettre tout le monde d’accord. Et comme dirait cette dernière, « dites bonjour au meilleur espoir féminin donc dites bonjour au meilleur espoir tout court ».

Se départir du sexisme intégré

On ne peut donc qu’encourager les labels, les médias et les salles de concerts à poursuivre les efforts en termes de représentativité des artistes femmes. Durant nos entretiens, Ines soulève également ce point :

« Ce que les femmes peuvent dire et rapper pour être enregistrées, passer à la radio et tout ça, c’est pas du tout les mêmes trucs que les mecs. Sur le plan commercial, une nana qui veut vendre des disques… bah c’est pas vendeur pour elle de dire “enculé”. Il y a aussi d’autres enjeux de discours, de normes…”

En effet, plus elles seront accompagnées, produites, médiatisées, plus elles seront visibles aux yeux du public. Et plus le public s’habituera à écouter des créations “féminines”, plus il lui sera possible de les apprécier et de chercher à en découvrir d’autres.

Le sexisme intégré qui est à l’œuvre n’est pas immuable : encore faut-il en avoir conscience et chercher réellement à changer les choses.

Juliette Fagot

© Renee Klahr / NPR / Getty Images

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