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Héro Echo : « Si les mecs ne parlent pas de nous, parlons de nous-mêmes »

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En décembre 2020, la rappeuse de Poitiers Héro Echo sort le clip Amazones, hymne anti-patriarcal avec zéro homme cisgenre à l’image. Très vite, elle s’attire les foudres de la fachosphère et reçoit une pluie d’injures et de menaces de mort sur les réseaux. L’artiste nous raconte comment elle a vécu ce raid masculiniste, son parcours dans le rap et son féminisme « radical, intersectionnel, anarchiste, queer, matérialiste et inclusif ».

D’où vient le nom Héro Écho ?

Un peu de nulle part, ce n’est pas un nom très réfléchi. Héro, ça date du lycée, parce qu’une fois dans un musée des potes ont vu mon sosie sur un vieux tableau du couple mythologique « Héro et Léandre » et se sont mis à me taquiner là-dessus.

Echo, c’est aussi un truc mythologique, une nymphe condamnée à ne répéter que les fins de phrases de tout le monde, juste parce que Pan était jaloux de son talent. Elle tombe amoureuse de Narcisse, qui n’aime que lui-même, et se laisse mourir de faim et de douleur. Elle disparaît en ne laissant que sa voix, désincarnée, dans le fond des ravins, des grottes et des puits.

À l’époque où j’ai commencé le rap, ça me parlait vachement, l’histoire de cette fille qu’on n’écoute pas, punie parce qu’elle fait de l’ombre aux mecs, de cette fille qui perd sa vie pour l’amour impossible de l’homme le plus narcissique du monde. Et puis c’est aussi la nymphe du verbe poétique. J’ai assemblé les 2 noms, comme un écho. Et voilà.

Quand et comment as-tu découvert le hip hop ?

Super tard. Même si j’avais une cassette de Run DMC quand j’étais petite haha. À l’époque où le rap a explosé en France, quand j’étais au collège, il était de bon ton de choisir son camp entre rock et rap. Moi j’étais assez snob là-dessus, j’écoutais de la musique alternative, de l’électro, du hardcore, éventuellement de l’abstract hip-hop. Je trouvais que le rap français c’était cheap. Je viens d’un milieu où « on aimerait bien avoir l’air mais on a pas l’air du tout », alors fallait « s’élever », et le rap c’était pas ça.

Ce n’est que vers la fin de ma vingtaine, genre 28 ans, que je me suis mise à en écouter. J’ai rencontré un turntablist qui m’a fait entrer dans toute sa sphère de DJ, beatmakers, rappeurs, danseurs, grapheurs… J’ai trouvé ça merveilleux. Et je me suis mise à redécouvrir les classiques du rap français jusqu’ici snobés : NTM, IAM, Chiens de Paille, Casey, Rocé, Lunatic… C’était comme tomber tout à coup dans la caverne d’Ali Baba après s’être acheté des yeux.

Quand et comment as-tu commencé à rapper ?

J’ai toujours écrit, des essais, des histoires, de la poésie. À 15 ans j’avais écrit un roman, à 17, une tragédie en alexandrins. Souvent à l’école, on me reprochait de lire la poésie trop vite, avec une scansion hachée. Mais ça m’énervait tellement leur façon de lire toute désincarnée, absurde, avec ces longs silences pour faire style. Comme le slam haha. Avec le recul, je me dis que si j’avais été moins con, j’aurais pu remarquer que j’étais faite pour rapper bien plus tôt.

Du coup vers 28 piges, quand j’ai découvert le milieu du hip hop, j’ai commencé à me mettre en tête d’essayer d’écrire pour des rappeurs. On m’a ri au nez : « on n’écrit pas pour les autres, si tu écris, tu rappes ». J’ai monté un groupe avec trois copines qui comme moi avaient envie de rapper sans oser. On s’est bien foutu de notre gueule, c’était violent. Et comme personne ne voulait de nous, on s’est appelées « Les 4 sans crew ». Là, ça a été la révélation : poser sur du rythme. Purs moments de bonheur entre filles : l’émulation, l’extase d’entendre les textes des autres, les crises de rire. Je souris encore niaisement en y repensant.

Quel·le·s artistes écoutais-tu quand tu étais petite ?

Petite, tout et n’importe quoi, ce que j’avais sur les cassettes de mes grands frères et grandes sœurs, surtout une de mes grandes sœurs qui était super calée en musiques actuelles, et qui ramenait des CDs de l’internat. Ça allait de Björk à Madonna (période Like a Virgin) en passant par Aphex Twin. J’adorais Vangelis, Erik Satie et Ennio Morricone.

« Je marche par monomanie, que ce soit quand j’écoute ou quand je lis. »

Ma mère écoutait Léonard Cohen et Joan Baez. Mon premier album acheté avec mon argent de poche, c’était « Rastaman Vibration » de Bob Marley. J’ai toujours été super éclectique en fait. J’écoutais Nirvana et Britney, Destiny’s Child et Tricky, Blonde Redhead et The Fugees. Je n’ai pas une culture très savante, je ne retiens pas les noms, les dates. Je marche par monomanie, que ce soit quand j’écoute ou quand je lis.

Quand j’adore un artiste, je saigne tout, mais je ne suis pas du tout au courant du mouvement dans lequel il s’inscrit. Du coup, pour le rap c’est pareil, je suis complètement ignare. Mais je peux te chanter par cœur la discographie complète de certain·e·s artistes.

Lequel de tes morceaux te représente le mieux et pourquoi ?

Actuellement, dans le peu de ce qui est écoutable sur internet, je dirais que c’est La Reine des Masques, parce que c’est dans la veine de mes projets futurs, dans le rythme, l’ambiance, l’envie de chanter de plus en plus. Et parce que c’est sans doute un des textes les plus sincères que j’ai écrit sur moi-même.

Je l’ai écrit en une demi-heure un soir de peine de cœur, enregistré toute seule dans mon studio dans la foulée, à l’arrache, j’en avais plus rien à foutre de ma façon de poser, du ridicule et du fait que je chante faux, j’ai lâché la bride et ma voix est descendue dans les graves. Aujourd’hui j’ai du mal à la refaire sur scène, mais elle me touche plus que les autres.

En décembre 2020, tu as sorti le clip Amazones, qui a déclenché un raid de la fachosphère et de masculinistes avec commentaires injurieux, harcèlement et menaces de mort. Comment as-tu réagi à ces violences ?

Sur le coup, je n’ai pas trop mal réagi à ces violences, je crois. Je m’y attendais. Pas dans de telles proportions, certes, mais je m’attendais à des raids mascus. J’étais prête. Mais je n’étais pas prête pour les dommages collatéraux, les répercussions sur mon entourage, les mouvements de panique autour de moi et les effets secondaires de la médiatisation : être soudainement hyper visible alors que j’avais jusqu’ici toujours eu une audience très confidentielle.

« À un moment, j’ai cru que je ne pourrais plus jamais refaire de son. »

Après l’attaque en elle-même qui m’avait déjà pris toutes mes forces, les gens ont afflué en masse sur tous les réseaux sociaux et m’ont sommée de me justifier de tout, de chaque mot, de chaque image, comme si j’avais une équipe autour de moi, alors que j’ai toujours tout fait toute seule (sauf la musique), je n’ai pas de manageur, de tourneur, de community manager, et le clip je l’ai pensé, écrit et monté moi-même dans la galère et l’adversité, notamment financières. C’était comme si, à ma petite échelle, je devenais une personne publique, mais que je n’avais pas d’équipe autour de moi.

Je me suis sentie dépassée, très seule, face à l’énorme urgence de protéger ma vie et celles de mes potes du raid néonazi et la révolution qu’a fait ce buzz dans ma vie perso. Je m’en suis sortie, mais je n’ai pas encore repris du service musicalement. À un moment, j’ai cru que je ne pourrais plus jamais refaire de son, tant on m’attendait au tournant, tant je semblais coupable de tous les malheurs du monde. Mais ça y est, trois mois plus tard, je me remets au travail.

As-tu l’impression que ton genre constitue un obstacle dans le développement de ton projet artistique ?

Je me considère comme queer, agenre, mais je suis assignée femme et j’ai un passing de meuf cis et je crois que je me revendiquerai toujours comme femme, c’est une catégorie sociale dans laquelle je me reconnais.

« En tant que meuf, j’ai toujours eu l’impression d’être toujours trop vite mise en avant, comme un phénomène de foire. »

Et oui, pour répondre à ta question. Complètement. Je me rappelle que quand j’ai commencé le rap, alors que je prenais très cher niveau misogynie (j’avais notamment droit à ce genre de phrases de « potes » rappeurs : « une meuf qui fait du rap, et pourquoi pas un chimpanzé ? »), j’ai vu une interview de Casey qui datait des années 90 où elle disait que non vraiment, elle voyait pas de machisme dans le rap, que si tu étais bonne dans ce que tu faisais alors il n’y avait pas de discrimination. Et ça m’a fait super du mal, je me suis dit « merde, je dois pas être bonne ». Bon maintenant je pense qu’elle a changé d’avis haha.

En fait, en tant que meuf, j’ai toujours eu l’impression d’être toujours trop vite mise en avant, comme un phénomène de foire. Et que ce soit bien ou pas, on vient me féliciter d’être « une meuf qui fait du rap ». Jamais on ne me parle de ma musique. Je pense même qu’on ne l’écoute pas. On ne m’invite qu’à des concerts spécial meufs, des festivals spécial meufs, des émissions de radio spécial meufs. Et autant je valide complètement les initiatives en non-mixité quand elles sont organisées par les minorités en question, autant quand c’est organisé par des mecs, ça fait franchement ghettoïsation et je refuse presque systématiquement.

« Aujourd’hui, l’avis des mecs cis, des rappeurs, ne m’importe plus vraiment. »

Le machisme a irrigué toute mon expérience dans le milieu du rap, à différents niveaux. Dans l’exclusion pure et dure au début, dans les difficultés en général à trouver des opportunités ou une équipe solide, dans la surdité perpétuelle à ma musique et à mes textes et l’apothéose : dans la violence qu’a générée Amazones et le refus de certains potes du milieu de me soutenir à ce moment-là, quitte à laisser les fachos se défouler sur moi.

Comme je le dis d’ailleurs dans Amazones, les seules personnes qui viennent me féliciter sur le fond et la forme à la fin des concerts, c’est des nanas. Pendant longtemps, ça m’a rendu cinglée, je voulais absolument l’adoubement masculin. Aujourd’hui, l’avis des mecs cis, des rappeurs, ne m’importe plus vraiment. Quand je les vois se congratuler, se sucer mutuellement la bite alors qu’ils ont fait quelque chose de franchement médiocre, je me dis que ce qu’ils pensent ne peut m’être d’aucune utilité.

Je pense vraiment que « si on ne peut pas faire avec on fera sans », et qu’il est important qu’on s’organise entre nous, qu’on investisse tous les champs. Quand je vois toutes les rappeuses incroyables qui ont une mauvaise production, des mixages pourris, des clips bricolés, alors que le premier petit péteux sachant aligner 8 mesures avec un texte ennuyeux à mourir et un flow tout pété a déjà tout son crew de potes pour lui faire un clip avec des drones et un mixage digne de Kendrick Lamar…

J’ai vraiment trop envie qu’on envahisse tout, ou qu’on construise en parallèle. Qu’on prenne d’assaut le pouvoir musical ou qu’on créé des ZAD du rap. De la production à la diffusion en passant par la scène… Je m’arrête là mais je pourrais en parler des heures.

Comment définirais-tu ton propre féminisme ?

Radical, intersectionnel, anarchiste, queer, matérialiste, inclusif. J’ai toujours été féministe, depuis l’école maternelle. À l’époque, quand j’étais jeune (OK boomer), être féministe c’était la loose complète. Tout le monde me traitait d’hystéro, les meufs comme les mecs. Ça se résumait un peu à pisser contre le vent dans la solitude et l’opprobre.

Aujourd’hui, c’est juste splendide ce qui se passe. Les jeunes assument à fond, vont plus loin, nous légitiment, nous les féministes de la génération X ou Y, de nos ressentis, nous libèrent de nos hontes, remettent en question nos préjugés de vieilles (universalistes, racistes, transphobes…) et nous font entrevoir les infinies possibilités de la sororité.

Qui sont tes rôles modèles ?

J’en ai tellement. Dans le féminisme, dans la vie, en politique et dans le rap. Ça va de Marion du Faouët à Little Simz (lol), en passant par Virginia Woolf, Casey, Emma Goldman, Rosa Parks, Meryl, Phoolan Devi, Virginie Despentes, KT Gorique, Emilie Brontë, Mykki Blanco et des milliers d’autres.

« Tout ce que je trouve mieux que ce que je fais m’épate et me donne des ailes. »

En ce moment je suis obsédée par Calamine, une rappeuse québécoise. Je trouve son son incroyable, tout autant que sa démarche. Tout est cohérent, aussi bien au niveau de l’esthétique que des idées. Et merveilleusement bien fait. Je la trouve formidable. J’ai envie de bosser à fond pour réussir à faire quelque chose d’aussi cohérent et qualitatif. J’ai la chance d’être toujours super prompte à l’admiration, bien plus qu’à l’envie ou à la jalousie. Du coup, tout ce que je trouve mieux que ce que je fais m’épate et me donne des ailes.

Le rap est-il ton activité principale aujourd’hui ? Si non, est-ce un objectif à terme ?

Non hélas. Je me suis trouvée maman solo à 24 ans, il a fallu cravacher. Entre le taf alimentaire et la vie de famille, j’ai toujours eu un temps très restreint pour faire des trucs artistiques. Ça fait plus de 10 ans et je n’en peux plus. C’est comme vivre avec un filet d’oxygène en guise d’air. Je me sens prisonnière, rationnée, et j’ai la sensation qu’il est plus que temps de tout donner pour voir si je ne peux pas vivre de la musique. Le buzz d’Amazones m’a fait espérer en ce sens, et je vais essayer de m’y atteler cette année.

Quels sont tes projets à venir ? Quelles conséquences le Covid a-t-il sur tes activités ?

En plus de mon solo Héro Écho, j’ai 2 groupes : Les Chiennes Hi-fi, un duo féminin electrorap dirtykitsch provoc, et Amphibi.e, un duo non-binaire de trap poétique. Je passe beaucoup plus de temps à bosser sur ces projets que sur mon projet solo, pour la bonne raison que je suis toujours plus enthousiasmée par les projets de groupe et que je suis paralysée par le trac sur scène quand je suis seule.

J’aimerais vraiment lâcher mon taf et me lancer dans tout ça à corps perdu, pourquoi pas en signant dans un label. Mais c’est vrai que le covid n’aide pas à envisager une carrière d’intermittent.e. En attendant, ça ne change pas grand-chose puisque je suis en période de création, notamment avec Amphibi.e. J’espère que tout ça va exploser comme un bourgeon épanoui dès qu’on nous laissera revivre.

Que penses-tu de Madame Rap ?  Des choses à changer/améliorer ?

Je pense que c’est trop cool ! Formidable ! Et que ça va complètement dans le sens de ce que je disais, sur le fait de s’organiser entre nous. Si les mecs ne parlent pas de nous, parlons de nous-mêmes. Le seul ennui c’est qu’à cause de vous, je passe pas mal de temps à procrastiner mes projets chaque jour en regardant tous les clips dont vous faites la promo sur Insta !

Retrouvez Héro Écho sur FacebookInstagram et YouTube.

  1. J’ai beaucoup de respect et de tendresse pour la personne d’Héro echo, je n’y connais rien en rap et dans l’interview, je crois qu’une bonne moitié des mots qu’elle emploi me sont inconnus. Cependant, ma part féministe (modérée) aime les femmes qui s’engagent et ne lâchent rien.
    J’ai adorée « Amazones », le clip est formidable et je salues le travail de vidéaste et de mise en scène ! J’ai moi même utilisé un des premiers morceaux d’Héro echo pour un court métrage (avec son accord, bien sûr ! ) et je souhaite de tout cœur que son talent d’écriture et de rappeuse soit reconnu à sa juste valeur. Je vois ses créations comme des poèmes bruts de décoffrage qui vous prennent parfois à la gorge et vous secouent mode shaker. Pour ce qui est de l’agressivité de la gente masculine : n’est agressif que celui qui se sent menacé. C’est plutôt rassurant !

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