Catégories Interviews

Thérèse : « L’absence de figures asiatiques m’a amenée à une crise identitaire »

Publié le

À l’occasion de la sortie de son clip T.O.X.I.C, l’artiste aux nombreuses casquettes nous parle des rappeuses qui l’inspirent, de l’absence de représentativité des Asiatiques dans notre société et de son féminisme.

Qui es-tu ? D’où viens-tu ?

Je m’appelle Thérèse et il paraît j’ai pas du tout la gueule de mon prénom (rires). Aujourd’hui, j’habite à Paris, mais je suis originaire de banlieue(s) : je suis née à Ivry-sur-Seine (94) puis j’ai vécu à Villejuif (94), Saint-Ouen (93) et Bagnolet (93) de mes 0 à 10 ans puis Vitry-sur-Seine (94) de mes 10 à 17 ans, puis j’ai bougé à Paris, Lyon (69), Barcelone, Pékin, Munich durant mes études supérieures pour enfin revenir à Paris. Mes racines familiales sont un peu plus lointaines (Laos, Chine, Vietnam). Donc pour répondre à ta question, je viens d’un peu tous ces endroits-là… Sinon, beaucoup pensent que je viens d’une autre planète – sûrement mes expériences capillaires.

Tu te présentes comme« musicienne, styliste et militante. » Peux-tu nous en dire plus sur chacune de ces activités ?

Après 3 ans en tant que moitié du groupe La Vague, j’ai décidé fin mai de lancer mon premier projet solo « Thérèse ». En fait, je me suis mise à Ableton pendant le confinement et j’ai eu le temps de me poser et écrire pas mal de textes, pondre des maquettes qui me faisaient kiffer. Aujourd’hui, je me concentre principalement sur le développement de ce projet, avec Adam Carpels (mon co-compositeur et producteur). Je travaille actuellement sur l’EP prévu pour début d’année prochaine et des feats à venir.

À côté, on commence à me solliciter pour potentiellement topliner pour d’autres (inch’allah, je pars pour un camp d’écriture à Milan grâce au Bureau Export en novembre). Je trouve ça excitant aussi comme exercice !

« J’essaie œuvrer comme je peux pour la liberté. »

En parallèle de ça, j’ai monté mon activité de stylisme grâce à l’audace de Sônge il y a deux ans. Je fais quelques éditos mode pour le plaisir (ça ne remplit pas le frigo), mais mon cœur de métier, c’est de bosser avec des artistes. J’accompagne des musicien·nes en direction artistique d’image. En gros, je les aide à traduire leur musique en vêtements pour leur construire une identité propre et cohérente.

Sinon, je suis aussi styliste sur des shootings presse ou sur des clips. Cette année, j’ai aussi eu la chance d’intervenir à la géniale Casa 93 (une école de mode gratuite pour étudiants issus de milieux modestes), dans des SMACs pour parler d’image de l’artiste ou encore à Sup de Pub sur un projet qui sortira tout bientôt…

Puis autour de tout ça, j’essaie œuvrer comme je peux pour la liberté. Intellectuelle, émotionnelle, corporelle. Ça passe par le prisme de l’universalité en balayant des thèmes comme le féminisme inclusif ou la lutte anti-raciste. Ca va passer plutôt par des podcasts, tables rondes, interventions dans des collèges/lycées, dans les médias. Mon but profond, c’est vraiment de démocratiser et transmettre les idées et les informations. Je souhaite qu’ils soient à la portée de tou·te·s et que le commun des mortels puisse sortir des carcans que la société, sa famille, que lui/elle-même s’impose. Pour avoir le choix de décider, en toute conscience, de la vie qu’il/elle veut mener.

Quand et comment as-tu découvert le hip hop ? 

À la radio, je pense (Skyrock, Ado FM, Génération88 à l’époque), puis sur MTV.

Quel·le·s rappeurs·euses as-tu écouté en grandissant et quel·le·s rappeurs·euses écoutes-tu aujourd’hui ?

Bon, j’annonce, j’ai 34 piges, donc mes souvenirs vont plus ou moins parler aux ados et vingtenaires. J’ai grandi entre Missy Elliott, Lauryn Hill (je pense que j’ai rayé l’album « The Miseducation »), Dr Dre, Snoop Dog, The Roots, Eminem, Coolio, Notorious BIG, le Wu-Tang, Cypress Hill… pour le côté ricain.

En France, j’ai commencé par Alliance Ethnik d’un côté (ça n’existe plus le rap comme ça haha), et NTM (Suprême, OMG, je l’ai saigné) de l’autre. Et j’habitais Vitry à l’âge d’Or des 113, Mafia K’1Fry et Rhoff, alors forcément… Puis Oxmo, le Minister Amer, Arsenik, Doc Gynéco, Stomy, Passy, la Fonky Family. Puis Lunatic, Sniper et Casey plus tard. Je vais arrêter de citer tous ces noms, je vais me mettre à chialer haha.

« Je fais partie des féministes qui ont de l’affection pour Booba. »

Aujourd’hui, sans pouvoir les citer tou·te·s, je ne peux pas parler de rap sans évoquer Kendrick Lamar (qui est pour moi « The King »), j’adore évidemment Kanye West (l’album Yeezus restant une référence pour moi), mais aussi Tyler the Creator, Travis Scott, Chance the Rapper, Vince Staples, Pop Smoke. J’ai eu une période The Streets également (Mike Sinner est un génie). Et dans un tout autre style, j’aime beaucoup l’esprit déjanté de Tommy Cash ou l’incandescence de Stupeflip.

Côté français, je suis un peu moins prolifique. Je fais partie des féministes qui ont de l’affection pour Booba (si, si). Je suis fan du dernier album de PNL, Deux Frères, que j’ai écouté en boucle pendant les grèves de fin d’année 2019. Et qu’on soit d’accord ou pas avec son discours, je trouve que Freeze Corleone a un talent certain.

À côté, il y a cette vibe plus chill que j’aime bien écouter : Odezenne (ils ont une putain de plume poétique, je pleure quasi systématiquement sur Souffle le vent), Lomepal (qui a su amener un côté un peu variété/pop plutôt bien réussi). Et je ne peux pas parler des Français sans citer le copain Lexa Large avec lequel on partage producteur et label (La Couveuse). Il écrit des textes drôles et subtils qui parlent de problèmes très contemporains de notre génération. Dans les potes, y a aussi KillASon qui en plus de super bien kicker, danse comme un dieu et Sika Deva qui a un débit tellement tight.

Mais ce qui m’intéresse le plus en ce moment, c’est sans hésiter les rappeuses ! J’ai faim et soif de voir des nanas rapper. Mon icône absolu reste M.I.A. (pour tout ce qu’elle représente : une meuf badass et sexy, qui peut être hypra stylée en étant politiquement hyper engagée). J’adore aussi les flows de Cardi B, Princess Nokia, Dope Saint Jude, Audrey Nuna (dernière découverte hier soir), Little Simz, Kae Tempest, Skip&Die (en particulier le morceau Love Djihad) et celui de Yolandi de Die Antwoord et Sevdaliza même si pour certaines, leur musique n’est pas du rap pur et dur. Sinon, je m’intéresse à fond à ce qu’il se passe en Asie en ce moment et franchement, des nanas comme Suboi, Vava, Miss Ko et Lexie Liu sont super inspirantes. En France, Lala &ce est probablement la figure qui me parle le plus. L’esprit de Lean Chihiro me fait tripper aussi, j’aime les mélanges. Et chez les copines, je vous invite à découvrir ma petite sœur Nayra, Kelyboy, Juste Shani. Et grâce à Madame Rap, j’ai découvert plein de rappeuses géniales, dont récemment l’Argentine Nathy Peluso.

Mais j’écoute pas que du rap haha !

Tu viens de sortir le clip T.O.X.I.C. qui parle du fait de se libérer de l’emprise de relations toxiques. Pourquoi as-tu souhaité évoquer ce sujet ?

Parce que je trouve que c’est ce qui nous empêche le plus d’avancer dans la vie. Le titre parle de ces relations (amoureuses, amicales, familiales, professionnelles) qui nous étouffent, qui nous enferment, par habitude, de façon consciente ou inconsciente. On passe notre temps à se sentir jugé.e.s et ça nous handicape dans notre chemin de vie. Le message principal sous-jacent, c’est surtout la relation à soi. On blâme souvent les autres d’un malheur qu’on s’inflige à soi-même, à travers ces limites qu’on ne fixe pas. Plus on sera indulgent avec soi et plus on s’écoutera, plus on se laissera la liberté de faire nos choix et de les assumer, plus le monde extérieur suivra. Et pas l’inverse. La liberté est un joyau qui s’arrache. C’est une longue négociation consciente et active avec toutes les voix qu’on a à l’intérieur de nous-mêmes…

Les femmes asiatiques restent très peu visibles et représentées dans les médias (et le rap !) français. Que faire pour que les lignes bougent ?

Tu as raison, et il y a pas mal d’explications à ça. En fait, l’histoire a fait que la majorité de l’immigration asiatique a été tardive (fin des années 70). Du coup, nos parents, fraîchement débarqués ici n’avaient que pour but de survivre. Soit de faire des jobs alimentaires pour avoir un toit et mettre leurs gamins à l’école. Peu sont ceux qui ont eu la chance de faire des études. Et cette poignée de gens se sont concentrés vers ce qu’ils jugeaient être des « vrais métiers »… L’objectif c’était déjà de s’insérer économiquement, pour pouvoir intégrer et grimper l’échelle sociale, par les études.

« Il y a une grosse part d’autocensure de la part des enfants de la seconde génération à cause du manque de représentativité.

Par ailleurs, culturellement, je ne vais pas faire la langue de bois, nos parents ne nous ont pas du tout poussés vers ces voies-là, en tout cas pas de façon professionnelle. Car elles sont précaires et qu’ils avaient peur pour nous. Combien de fois ai-je entendu  » ce ne sont pas des métiers pour nous, on ne connaît personne… ». L’art et la culture, c’est quand t’as suffisamment dans ton frigo pour te poser des questions autres – dans leurs têtes.

Puis, je pense qu’il y a eu aussi une grosse part d’autocensure de la part des enfants de la seconde génération dont je fais partie, à cause du manque de représentativité. Personnellement, le fait de ne pas voir de figures asiatiques (ou si peu) dans la pop culture m’a amenée à une espèce de crise identitaire. Je me disais qu’on n’était pas assez « cool » pour être dans le rock, la pop ou le hiphop. Puis j’ai grandi…

Et en ce moment, les choses bougent. Que ce soit ici (il y a un vrai sursaut de la part de la seconde génération d’être entendue, visibilisée, que ce soit dans la culture ou ailleurs) ou partout dans le monde (aux États-Unis notamment et en Asie, où ils se passent plein de choses qui nous nourrissent et nous font nous sentir plus légitimes).

Quelles sont les femmes, connues ou pas, qui t’inspirent ?

Liste non exhaustive : M.I.A. (pour les raisons évoquées plus haut), Niki de Saint Phalle, Yayoi Kusama, Björk, Mona Chollet, Rihanna, Louise Bourgeois, Virginie Despentes, ma mère (c’est une meuf d’un mètre quarante-huit qui a la force mentale d’un régiment de légionnaires) et beaucoup de mes amies également.

Qu’elles soient artistes ou cheffes d’entreprise, mamans ou militantes (big up aux Femmes Koï, au collectif Sororasie et aux grandes sœurs Grace Ly et Rokhaya Diallo)… Je m’entoure essentiellement de gens qui m’inspirent, qui veulent avancer, peu importe la route. Ça me motive.

Te définis-tu comme féministe ? Si oui, comment définirais-tu ton propre féminisme ? 

Oui ! Il y a autant de définitions de ce mot que de gens sur terre, haha. Le Féminisme de mon point de vue, est une forme d’Humanisme moderne. C’est considérer qu’en tant qu’être humain (quel que soit le sexe) chaque individu doit avoir la possibilité de jouir de sa liberté d’être. Que le sexe d’une personne ne doit en aucun cas être un frein concernant sa vie dans une société. Force est de constater qu’aujourd’hui, à des échelles différentes, le gap entre la condition des femmes et des hommes est assez immense et il se doit à mon sens d’être corrigé.

« Émanciper et libérer la femme, c’est aussi le faire pour l’homme. »

D’un point de vue plus large, je ne vois pas le féminisme comme une guerre menée contre les hommes, mais avec eux. Je ne souhaite pas opposer ces deux groupes. Sur la question précise du sexe et du genre, je crois que chaque individu se compose d’un principe masculin et d’un principe féminin et que chacun doit pouvoir se sentir libre d’exprimer une facette ou l’autre selon son contexte, son humeur etc. Émanciper et libérer la femme, c’est aussi le faire pour l’homme.

Mon combat se situe entre cette recherche d’équilibre ténue entre ces deux facettes, à travers le dialogue. Il prend une place importante, voire permanente dans ma vie : à la fois dans mon travail, dans mes actes militants et évidemment dans ma vie quotidienne (auprès de ma famille, mes amis, mes partenaires, mes voisins etc.).

Quels sont tes projets à venir ?

Outre l’EP dont on a parlé et ce qui va s’articuler autour et mes dossiers de stylisme, j’ai un projet de tables rondes en tête (dont je parlerai bientôt), une idée de podcast en préparation (c’est en pleine gestation) et des interventions prévues auprès de collégiens et lycéens pour le mois de novembre.

Mes projets se résument à me battre pour l’avenir de l’art et la culture dans une société qui veut nous museler et nous transformer en robots. Et aussi continuer à œuvrer pour mettre plus d’amour dans les chaumières, pour que la peur et BFM TV n’annihilent pas notre joie de vivre.

Et plus globalement, continuer à questionner le monde dans lequel on vit, surtout auprès des jeunes, pour construire celui dans lequel on veut vivre. Je me servirai de tout ce qui me passe sous la main (musique, mode, militantisme… pourquoi pas cinéma un jour ou autre) et he m’allierai à tous les gens qui auront envie du même « demain ».

Que penses-tu de Madame Rap ?  Des choses à changer/améliorer ?

Je trouve ce média génial dans ce qu’il représente, dans les actions menées. Je viens de découvrir Madame Talk et je trouve le format très pertinent.

Puis musicalement, Madame Rap, c’est un excellent moyen de digger ! Je ne sais pas si ça existe déjà, mais je crois que j’aurais envie d’une espèce d’annuaire + groupe Facebook (ou autre), un peu comme le fait « She Said So » (groupes de professionnelles de la musique), où les volontaires pourraient entrer leur contact pour faciliter la mise en réseau pour faire des collabs ou échanger des tips…

On va avoir besoin plus que jamais de solidarité au vu de tout ce qu’il se passe en ce moment.

Retrouvez Thérèse sur FacebookInstagram et YouTube.

© Marilyn Mugot

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *