Interview – Andréa Bescond : « Quand on est victime de pédophilie, on l’est toute sa vie »

Rencontre avec la comédienne et danseuse Andréa Bescond, qui a remporté le Molière 2016 du « Seul.e en scène »  pour son spectacle « Les Chatouilles – La danse de la colère ». Elle nous parle de hip hop, de danse et de pédophilie, dont elle a été victime.

Quand et comment as-tu commencé la danse le hip hop ?

J’ai toujours dansé, dès que j’ai su marcher. J’ai suivi une formation très poussée au Conservatoire National de Musique et de Danse de Paris, classique et contemporaine. Ce n’est que vers l’âge de vingt ans, lors d’un long séjour à New York que j’ai commencé le hip hop en club et dans la rue.

Tu as notamment travaillé avec Bill T. Jones et Blanca Li. Que t’ont apporté ces expériences en tant qu’artiste ?

Elles m’ont apporté beaucoup de rigueur, ce sont deux chorégraphes très exigeants, qui demandent beaucoup de travail et d’énergie à leurs interprètes, rien n’est laissé au hasard.

Quand on arrivait sur une date de tournée, Blanca nous faisait faire un filage technique, un filage dansé et ensuite le spectacle! Les journées étaient denses!

Puis ce sont de grands artistes, ils m’ont apporté beaucoup d’inspiration.

Quel rôle joue la danse hip hop dans ta vie aujourd’hui ?

Elle est omniprésente. D’abord parce que j’écoute beaucoup de hip hop et que forcément cela me donne l’envie de danser et ensuite car je suis toujours en contact avec beaucoup de danseurs hip hop par les réseaux sociaux, du coup, chaque jour ou presque il y a une vidéo qui m’enchante et m’inspire.

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Quand et comment est née l’idée du spectacle « Les Chatouilles ou la danse de la colère » ?

L’idée d’écrire ce spectacle m’est venue il y a quelques années car je connais personnellement les dégâts de la pédophilie et qu’on en a assez peu parlé en spectacle vivant. Mélanger la danse et le texte pour ce spectacle me paraissait fondamental. Mon héroïne, Odette, s’exprime par son corps pour combler son manque de mots.

Deux enfants sur dix seront violés une fois dans leur vie, il me paraissait nécessaire d’aborder ce thème en tant qu’artiste.

Tu as remporté le Molière 2016 du « Seul.e en scène » pour ce spectacle. Qu’est ce que cette consécration t’a apporté d’un point de vue personnel et professionnel ?

J’ai eu le bonheur de recevoir le Molière 2016 du spectacle seul/e, c’était très émouvant de se sentir considérée par ses pairs, c’est gratifiant, motivant mais la vraie récompense sont les salles pleines et les standing ovations.

Dans ce seule en scène, tu retraces ton histoire personnelle et racontes, à travers le personnage d’Odette, avoir été victime de pédophilie. Comment ta vie actuelle est-elle toujours impactée par ces violences ?

Quand on est victime de pédophilie, on l’est toute sa vie, c’est un drame inoubliable qui dirige toute notre construction psychologique et dépasser cette douleur prend beaucoup de temps.

Ecrire ce spectacle m’a permis d’exorciser, de poser des mots sur des sensations difficiles et surtout, de me sentir moins seule car de nombreuses victimes m’ont témoigné leur reconnaissance pour la véracité du parcours de mon personnage d’Odette, ces victimes se reconnaissent toutes à travers elles et ça me fait du bien.

Les « Chatouilles » parlent notamment de résilience et mélangent habilement souffrance et humour. En quoi la danse représente-t-elle une forme de résilience à tes yeux ?

Malgré ce thème complexe, on rit beaucoup dans « Les Chatouilles », c’est vrai, nous voulions des soupapes de décompression, c’est aussi notre manière de vivre avec mon metteur en scène Eric Métayer, même dans les pires moments, nous trouvons toujours l’occasion de rire. Quant à la danse, elle a été mon premier mode d’expression, elle m’a permis d’y évacuer ma colère, ma souffrance mais aussi toute ma joie et mon espoir. Elle me porte vers le haut, me fait rêver, c’est en cela qu’elle représente une résilience.

Que penses-tu de la manière dont la société et la justice s’emparent du problème de la pédophilie et plus généralement des violences faites aux femmes ?

Nous avons encore beaucoup de chemin à faire en politique en ce qui concerne la pédophilie. La justice écoute mais pas suffisamment. Des femmes politiques comme Chantal Jouano ou Muguette Dini appuient pour rallonger le délais de prescription qui est, pour l’instant, fixé à vingt ans après la majorité des victimes. Cette durée parait considérable mais elle n’est pas suffisante car les victimes subissent une amnésie émotionnelle après les viols qui peut durer des décennies. L’idéal serait que ce délais de prescription atteigne trente ans.

Cela permettrait à beaucoup de victimes d’être reconnues en tant que telles par la justice et surtout, cela empêcherait beaucoup de malades pédophiles de nuire.

Je crois que les gens ne se rendent pas bien compte des chiffres concernant la pédophilie et la violence sur les femmes, une femme meurt tous les trois jours en France à l’issue de violences conjugales, glaçant non? Alors je crois que oui, en effet, la société a encore beaucoup de travail à accomplir pour prendre conscience et faire baisser ces chiffres.

Te considères-tu comme féministe ? Pourquoi ?

Je me sens féministe, oui. J’aime être une femme. J’aime être mère, femme mariée, femme indépendante, femme active, femme forte, j’aime porter mon foyer et en prendre soin, je ne rejette pas cette idée. Je pense qu’être féministe c’est aimer « être » tout cela.

Quels sont tes projets à venir ?

Mon plus grand projet à venir est de co-réaliser le long métrage des Chatouilles avec Eric Métayer où je jouerai le rôle d’Odette aux côtés de Karin Viard, le tournage commencera l’été prochain, nous sommes en plein découpage du scénario.

Nous avons co-écrit une pièce intitulée « Déglutis, ça ira mieux » avec Eric Métayer que nous comptons mettre en scène fin d’année prochaine et nous avons l’idée de monter une adaptation de « Roméo et Juliette » avec huit danseurs-acteurs masculins.

D’ailleurs, je me remets à bosser!

Pour aller voir Les Chatouilles c’est ici

Éloïse Bouton

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