Interview – Marie Debray : « Booba ne fait que verbaliser ce qui se passe dans le monde patriarcal blanc »

Madame Rap a rencontré Marie Debray, autrice de Ma Chatte, lettre à Booba, et l’a interrogée sur la genèse de ce livre, son rapport au rappeur et les liens entre hip hop et féminisme.

Quand et comment as-tu découvert le hip hop ?

J’écoutais du rap quand j’avais 18 ou 20 ans. J’ai commencé par GrandmasterFlash, et après du rap américain comme The Goats, 2Pac, RZA, Wu Tang Clan, Cypress Hill. IAM en boucle, NTM un peu… Je viens d’une famille qui écoutait beaucoup de musique : mon père, mais aussi mon cousin qui est batteur de jazz et écoutait du jazz, du free jazz, des trucs très barrés, du classique, de la chanson, Pink Floyd… Il y avait beaucoup de richesse et de mélanges. Ado, j’écoutais du punk et du hardcore et c’est comme ça que je suis venue au rap.

Ecoutais-tu aussi des rappeuses ?

Quand Diam’s est sortie, j’ai écouté en boucle. J’adorais son énergie. J’écoutais aussi un peu Missy Elliott et j’aime beaucoup Nicki Minaj. D’où elle vient, son flow, son personnage. Les gens s’arrêtent à ses ongles rose et ses fesses, mais elle vaut beaucoup plus que ça. Quand Madonna faisait la même chose, tout le monde trouvait ça super, mais trente ans après ça ne passe plus. Parce que Nicki Minaj est quand même un peu « basanée » et en plus elle fait du rap…

Tu as sorti le livre Ma chatte, lettre à Booba début 2016. Pourquoi as-tu envie d’écrire une lettre ouverte à ce rappeur ?

Je me suis intéressée à Booba suite à une conversation avec un copain, qui m’a dit  «écoute ce qu’il fait, il a une super plume ». Je lui ai répondu « pas possible, ce rappeur est super macho … ! » Mais j’étais curieuse. Je connaissais vaguement Booba, j’avais seulement entendu quelques titres. Et quand j’ai commencé à écouter, j’ai tout écouté, je suis rentrée dans une phase monomaniaque. Tout m’a plu, les sons comme les paroles.

L’idée du livre est née assez vite. J’ai vu qu’il parlait mal de certaines femmes. Je me suis dit que ce serait un bon adversaire à qui répondre. Je me faisais la réflexion que les femmes qu’on nous donnait à voir étaient toujours en train de se lamenter. En revanche, les mecs ont le droit de disposer de leur pouvoir et de leur puissance dans l’espace public pour parler crûment et les seules nanas qu’on entend sont des femmes qui pleurent parce que leur mec est parti ou les as trompées. Je me suis dit que ce n’était pas le cas aux Etats-Unis, où des artistes comme Beyonce ou Nicki Minaj sont puissantes, économiquement et politiquement. Elles chantent, elles rappent, elles disent des vraies choses. Et je me suis dit qu’en France il n’y en avait pas.

J’avais envie d’entrer dans l’espace public et d’interpeller Booba, parce que ce qu’il disait était bien dit. C’était une intuition. Je me suis dit pourquoi on ne répond pas à ces mecs là ?

Et pourquoi « ta chatte » ?

Je pense que c’est parce que lui en parle dans ses chansons. Il évoque ce mot souvent, (« C’est pour ton cul, ta chatte, qu’on t’aime »), même s’il le fait moins aujourd’hui.

Je pense aussi que la chatte est un terrain inconnu dans le patriarcat. Dans l’histoire de l’occident, les mecs nous baisent mais ça s’arrête là. Ce n’est pas « ma chatte » en tant que mon sexe, mais la chatte de celles qui se connaissent et qui savent que les femmes ont été coupées de la connaissance de leur propre sexe. Les hommes ne connaissent pas les femmes et leur ont empêché de se connaître. On nous a pris notre connexion à nous-mêmes. Dire « ma chatte », c’est se réapproprier ce territoire.

Quels sont tes points communs avec Booba ? Quels sont les endroits où vous vous retrouvez ?

En fait, il dit ce que les autres font. Booba ne fait que verbaliser ce qui se passe dans le monde patriarcal blanc. C’est ce que l’homme blanc te dit de manière insidieuse, puisque de toute façon ça fait des millénaires que ça se passe comme ça. En tant que femme, « tu suces dans la Lambo » sans t’en rendre compte, pour gravir les échelons de ta boîte ou autre… Tout ce qui est acquis, Booba le dit. Et il a besoin de le dire parce qu’il ne vient pas du monde blanc et de l’élite. Il reflète ce qui se passe dans le monde blanc. Je me suis dit qu’il était juste en train de donner le mode d’emploi du monde patriarcal. Notre point commun c’est qu’on se retrouve dans les opprimés. Les femmes doivent deux fois plus aller au charbon pour accéder à une parole ou à une place dans la société. Je me suis dit qu’il criait sa haine du monde blanc occidental, comme moi.

Tu ne l’as jamais rencontré et ignores s’il a lu ton livre. Frustrant ?

Quand tu écris une lettre à quelqu’un, tu aimerais bien savoir s’il l’a lue, l’a comprise ou ce qu’il en a perçu. C’est un exercice difficile parce que quand je m’adresse à Booba, je lui parle un autre langage que le sien, dans la forme, et c’est un challenge. Il dit toujours qu’il ne lit pas et qu’il n’en a rien à foutre des livres, donc c’était aussi une provocation de ma part de dire, « tu ne lis pas de livres, je vais t’en écrire un », « tu parles mal aux meufs, je vais te parler bien », « tu ne prends pas de gants, je vais en prendre » …

Il a quand même posté la photo du livre sur Instagram, ce qui est une forme de reconnaissance, puisqu’il l’expose publiquement. C’est un cadeau, mais il n’y a pas eu de confrontation directe, donc il entretient une forme de mystère.

Je suis passée par plein d’étapes. Au début je me disais « quand même, il pourrait répondre ! », mais aujourd’hui je m’en fous.

Si tu t’intéresses à une personne comme ça et que tu n’en as rien à foutre, c’est que tu as un vrai problème. Et je pense que Booba le ressent, et voit bien que je le défends. C’est un livre poétique, qui porte une charge. Le début du livre est assez cash, mais quand tu aimes quelqu’un, tu peux lui rentrer dedans. Quand tu boxes, tu respectes ton adversaire.

Comment réagissent tes lectrices/lecteurs ?

J’ai des retours très positifs. Il y a des femmes plus jeunes que moi qui voient quelqu’un qui a fait un trajet qu’elles n’ont pas encore fait et ça leur fait écho, parce qu’elles ont aussi envie de récupérer leur territoire. J’ai aussi des retours d’hommes qui aiment Booba mais qui n’osent pas le dire, parce qu’ils sont blancs, lettrés, et on fait de longues études. Ils m’expliquent qu’ils l’écoutent en cachette parce que personne ne comprend leur passion. Du coup, ils se sentent mois seuls. Pour eux, écrire un livre c’est quelque chose de noble, donc ça les cautionne et les répare. Comme je suis une femme, ça légitime le fait qu’ils puissent être un mec non macho, aimer Booba et aimer une féministe. Ils me disent « merci d’exister ».

Enfin, j’ai des retours de mecs de milieux moins privilégiés, qui contrairement à ce que des éditeurs m’ont dit, lisent des livres ! On m’a quand même dit « il n’y a que des gens illettrés qui écoutent Booba, donc ton livre ne va jamais se vendre ». Même certains de mes potes m’ont dit : « tu écris à un débile ». Alors que même si Booba est débile, j’ai le droit de lui écrire !

Pour eux, un livre c’est encore noble et une femme n’est pas toujours une pute, donc ils sont touchés parce qu’ils ont l’impression que comme je m’intéresse à Booba, je m’intéresse aussi à eux. Contrairement à ce que pense le monde blanc, ils sont contents, parce qu’ils ont juste besoin d’être reconnus et aimés.

Une fois, il y a un jeune mec qui est venu en scooter des Yvelines pour m’acheter mon livre. Il m’en a pris deux, dont un pour son amoureuse. J’ai trouvé ça super. Il m’a dit « c’est tellement bien de dire que Booba ce n’est pas de la merde et que ceux qui l’écoutent non plus. »

Il y a aussi des gens qui ne lisent jamais, et achètent mon livre parce qu’il parle de Booba.

Te définis-tu comme féministe ? Pourquoi ?

Je me suis souvent dit féministe, au sens général du terme, c’est-à-dire favorable à la lutte pour l’égalité des sexes, et le fait de « récupérer » notre sexe. En revanche, j’ai du mal avec les associations mainstream féministes. Le terme « féminisme » a été accaparé par les mouvements féministes « officiels », qui sont souvent eux-mêmes captés voire fabriqués par le patriarcat. En tout cas, c’est mon ressenti. Elles sont souvent conformes à un certain modèle et si on leur propose autre chose, elles ne veulent pas en entendre parler.

Les féministes évoluent souvent dans le même milieu socio-professionnel –  il y a peu de prolos chez les féministes ! – et quand tu es victime de violences, elles ne sont pas là. Aller vers Booba, c’était transgresser ça et faire un pied de nez à ces mouvements qui condamnent les rappeurs, stigmatisent les « jeunes de banlieue » en disant : ils sont noirs, arabes, musulmans, ce sont eux les violents de France, alors que c’est faux. Défendre Booba, c’est aussi dire qu’on a stigmatisé ces populations pour ce pas s’occuper de la violence des hommes blancs. Alors que c’est le patriarcat qui fabrique de la violence.

Que réponds-tu aux personnes qui disent qu’il est impossible d’être féministe et d’aimer le rap ?

Ca m’a mis en contradiction et c’est aussi ça l’histoire du livre. Mais je trouve que c’est super dur d’être une femme dans notre société. Si tu n’aimes pas le maquillage et le rose, tout ce que tu pourrais aimer est estampillé « masculin ». J’ai fait des études de cinéma, il n’y avait que des mecs, j’ai fait des études de philo, il n’y avait que des mecs, j’aime les westerns, il n’y a que des mecs, donc j’ai toujours été en porte-à-faux. Ecouter du rap, c’est comme aller voir des westerns. De toute façon, toute la culture est tellement masculine que si tu te considères comme un être humain, tu es dans des contradictions. Pour moi la question « comment tu peux aimer le rap et être féministe ? » est la même que « comment tu peux aimer Clint Eastwood et être féministe ? ». Clint Eastwood en femme, ça n’existe pas. Donc tu n’as pas le choix. Le rap, ce n’est pas plus sexiste que Les Trois Mousquetaires. Depuis toujours, je suis obligée d’aimer des trucs de mecs parce que ce sont les mecs qui ont le pouvoir.

Pour moi, le rap c’est aussi une musique d’avant-garde, un miroir du monde blanc. Ca fait plus mal, mais c’est plus franc. Je préfère qu’on me dise « Suce moi dans ma Lambo » plutôt que « vous êtes jolie mademoiselle, je vous invite à dîner ».

Chez PNL, c’est carrément l’inexistence de la femme, comme chez Clint Eastwood ! Chez eux, c’est davantage une absence de femmes que du sexisme en tant que tel. Booba, lui, ne parle pas des femmes en général, mais seulement d’un certain type de filles. Dans mon livre, je dis « il n’y a plus de maison close, la maison close est partout ». Je trouve que Booba, au moins, a le mérite de différencier la pute de la non-pute parce qu’il paye la pute. A mes yeux, c’est déjà un progrès féministe ! Alors que le mec blanc te dit « tu es féministe, tu as voulu te libérer, je ne vais pas te payer le resto ! » Les hommes blancs ne nous payent pas parce que pour eux, on est déjà putes depuis tellement longtemps que c’est intégré.

Notre société est hyper hypocrite vis-à-vis des femmes : d’un côté elles les dévalorisent tout le temps, et de l’autre elle accuse des artistes de sexisme, alors qu’elle fait bien pire qu’eux.

Quels sont tes projets à venir ?

Je travaille sur un projet de livre sur la prison. J’ai rencontré des détenus dans un QMC (Quartier Maison Centrale) où il y avait soi-disant les mecs les plus dangereux de France. Ils sont aussi connus que Booba mais pour d’autres raisons !

Retrouvez Marie Debray sur son site, Facebook et Twitter et son livre Ma chatte, lettre à Booba sur Amazon et en librairie.

Éloïse Bouton

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