Interview – BauBô : « En France, pour le grand public, le rap c’est un peu comme le foot, un truc de mecs »

D’où vient le nom BauBô ? 

BauBô est la déesse des rires obscènes ou déesse du ventre dans la mythologie grecque. Je suis tombée sur elle en lisant le livre de Clarissa Pinkolas Estes Femmes qui courent avec les loups.  BauBô est une petite déesse dont les yeux se trouvent à la pointe des seins et à qui la vulve tient lieu de bouche.

Elle joue un rôle central dans le mythe de Déméter :« Accablée par la disparition de sa fille, qui a été enlevée par Hadès, le dieu du monde souterrain, Déméter rencontre lors de sa recherche Baubô. Pour sortir Déméter, déesse de l’agriculture et des moissons, de sa torpeur et permettre à la terre de renaître, BauBô soulève sa jupe et, de sa bouche du bas, sort maintes plaisanteries grivoises. Déméter éclate de rire. Ces rires parviennent jusque dans les enfers. Et Hadès en riant consent à libérer Perséphone la moitié de l’année. La terre est sauvée ! » Je me suis dit, celle-là, elle ne me quitte plus !

Quand et comment as-tu commencé le street art ?

A partir de 2006, après m’être rendue compte que partout dans le monde le masculin et le féminin se voient accorder une valeur inégale, en faveur du masculin, j’ai commencé à travailler sur la mise en valeur du féminin en prenant le dessin de l’utérus comme symbole.

Deux ans plus tard, j’ai cherché à montrer et partager mon travail en contactant des galeries, mais j’ai trouvé porte close. L’idée de mettre mon travail dans la rue est née à ce moment-là.

Dans les années qui ont suivi, j’ai appris que 80% des artistes exposés en galerie étaient des hommes ( !), je n’avais donc que très peu de chances de me faire exposer. J’ai fait alors une tentative dans la rue en 2011, mais j’ai tellement flippé que j’ai pensé que ce n’était pas pour moi.

En cherchant à comprendre pourquoi j’avais eu si peur – parce qu’il n’y avait vraiment pas de quoi : Paris, 10ème arrondissement,  6 heures du matin, en bas de chez moi, je ne prenais pas trop de risques ! – j’ai découvert que j’avais absorbé (et digéré) que je n’avais pas le droit de prendre de la place et encore moins la mienne, qu’on m’avait interdit l’extérieur en me faisait croire que je risquais le viol/agression/harcèlement, bref tous un tas de conditionnement que les femmes ne connaissent que trop bien. Ça m’a super énervée ! J’ai donc bossé dessus pendant des mois jusqu’à me sentir libre et prête à prendre la rue. En août 2012, j’étais dehors avec ma colle et ma brosse !

Tu es également danseuse hip hop, en quoi cette pratique est-elle complémentaire de ta pratique de street artist ?

Je ne sais pas si c’est complémentaire, peut-être au niveau de l’émancipation, de la prise de liberté, de l’exploration. Le hip hop est une danse encore jeune et sauvage, sans cadre et sans norme, peut-être est-ce cela qui m’attire tout comme l’art urbain ?

Tu collabores régulièrement avec différentes organisations féministes. A quand remonte ta prise de conscience féministe et comment s’est-elle révélée ?

Je n’ai pas de souvenirs précis, mais c’était à l’approche de la trentaine. J’étais prise dans un brouillard très épais ne comprenant pas comment faire pour vivre ici. Le questionnement permanent qui m’habitait m’a mise face à mon conditionnement en tant que « femme » et m’a amené à la découverte de la domination masculine entre autres. A force de chercher la lumière, je l’ai trouvée !

Tu t’es récemment mise au rap avec le titre « CHIPS ». Pourquoi as-tu eu envie de rapper ?

Au départ, je voulais chanter. Il y a 16 ans, j’ai pris mon premier cours de chant. Durant des années je me suis arrachée les cheveux parce que, malgré une profonde envie de m’exprimer par ce médium, je ne ressentais rien. J’ai fait quelques maquettes, comme auteure, puis comme auteure/compositrice mais au bout de 10 ans de cours et de tentatives musicales, je n’avais toujours aucune sensation. Dépitée, j’ai décidé d’arrêter les cours.

J’ai ensuite intégré une chorale de gospel espérant que là, je réussirais à débloquer l’engin, mais rien non plus de ce côté-là. J’ai fini par arrêter le chant mais comme j’avais écrit beaucoup de textes et que je sentais que j’avais ma place sur scène, je me suis dit que si je ne pouvais pas chanter, je pouvais au moins déclamer !

Je suis donc allée faire du slam. C’est là que j’ai enfin ressenti quelque chose physiquement et que des gens m’ont dit que ma déclamation était proche du rap. J’étais surprise, un peu émue, c’était une forme artistique que j’aimais beaucoup mais que je ne pensais pas pour moi, comme une impossibilité. Mais l’idée est restée dans ma tête et en 2015, alors que j’essayais, pour m’amuser, de poser mes textes sur une instru, mon flow s’est mis en place d’un coup comme s’il avait toujours été là.

Le rap est un genre artistique qui correspond exactement à ce que j’ai à dire au niveau du sens et du ressenti.

Tu as réalisé le clip de « CHIPS » toi-même. Pourquoi était-ce important pour toi ?

Ce n’était pas important, c’était plus simple ! J’avais en tête à peu près le clip que je voulais alors je l’ai fait. Je m’étais déjà essayée à la réalisation et au montage avec les sketchs de Kauzette Kauz sur YouTube et je voyais à peu près ce que je pouvais sortir ! Le résultat colle bien avec ce que j’avais imaginé !

D’après toi, peut-on être féministe et fan de rap ?

Pour moi, le rap est une forme artistique qui allie rythme, poésie urbaine et (ou pas) contestation. Alors oui forcément on peut être féministe et fan de rap. On n’a pas attendu certains rappeurs pour être abreuvés de misogynie, la variété, le rock en regorgent. Utiliser la haine des femmes, c’est très opportuniste et très courant surtout quand on sait que rien n’est mieux toléré/accepté/autorisé/encouragé, par la société, que cette haine. Mépriser les femmes, c’est pratique, ça permet de se sentir supérieur à moindre frais et sans faire beaucoup d’efforts ! Pour en revenir au rap, il existe des tas de rappeurs/rappeuses qui n’utilisent pas les haines de nos sociétés pour se faire un nom, donc il y a de quoi faire pour celles et ceux qui aiment cette forme artistique.

Que faudrait-il faire selon toi pour que les femmes soient mieux représentées dans le hip hop ?  

L’autre jour, je suis allée voir Casey en concert au Centre Pompidou, alors que je demandais à l’entrée où était le concert, le mec me répond « le rappeur ? C’est au 3ème ». Je rectifie en lui disant que c’est une rappeuse. Il me regarde ahuri et me dit « une rappeuse, ça existe les femmes qui font du rap ? »… Voilà.à A cause de l’absence de diffusion du rap féminin, en France, pour le grand public, le rap, c’est un peu comme le foot, un truc de mecs (sic) ! C’est vraiment triste de voir cette absence de visibilité des rappeuses dans le rap français.

Que faudrait-il ? Franchement c’est la grosse question ! Des femmes chez les distributeurs/labels/maisons de disques/radios ? Une ouverture d’esprit chez les décideurs ? De la curiosité chez les diffuseurs ? Et certainement beaucoup moins de normes et de clichés !

Quels sont tes projets à venir ?

Le mur Oberkamp le 10 septembre à Paris, un projet à base de tricot urbain/Collage avec Les Sœurs Chevalme et le Café Culturel de St Denis-La Fabrik sur la place des femmes dans la rue. Première étape exposée au 6b à partir du 15 novembre. Et côté musique, enregistrement de nouveaux titres et suite de l’aventure….

Que penses-tu de Madame Rap ? Des choses à changer/améliorer ?

C’est excellent ! Quand je l’ai découvert et que je l’ai posté sur les réseaux sociaux, il y a eu un nombre impressionnant de réactions enthousiastes, il y a une vraie attente du côté du rap des femmes !

Retrouvez BauBô sur son blogTwitter et Facebook.

Éloïse Bouton

Read the interview in English here.

Photo 1 by © Street Art Shooters, photos 2-3-4 by © Vanna Santoro.

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