INTERVIEW – Klutch Kollective ( Toya Delazy ) : « La clé de la vie est l’égalité »

A 26 ans, la chanteuse/danseuse/pianiste/productrice de Johannesburg Toya Delazy vient de fonder Klutch Kollective, le premier groupe de rap 100% féminin d’Afrique du Sud. Alors que l’artiste vient d’être présélectionnée pour jouer au Midem Artist Accelerator à Cannes début juin 2016, Klutch Kollective a accordé sa première interview internationale à Madame Rap !

Quelle est la situation pour les femmes dans le hip hop en Afrique du Sud ?

C’est un véritable défi parce que l’on peut rencontrer beaucoup d’hommes chauvins dans le milieu hip hop et ce pays est assez macho : ). La plupart du temps, nous, rappeuses, ne sommes pas prises au sérieux. Pour cette raison, créer un collectif est la meilleure manière de changer cette culture.

Comment est né Klutch Kollective et pourquoi penses-tu que l’Afrique du Sud ait besoin d’un groupe de rap 100% féminin ?

Lors des South African Hip Hop Awards 2015, presque aucune rappeuse issue du hip hop africain n’était représentée. Il y avait une catégorie féminine qui était réservée à 5 concurrentes mais qui comportait seulement 3 nominées ! Cela m’a fait me demander pourquoi les rappeuses sud africaines étaient si mal représentées alors que je connaissais de nombreuses artistes talentueuses ?! J’ai téléphoné à plusieurs de mes amies pour leur proposer de composer un titre 100% féminin afin de montrer à cette industrie que les femmes étaient bien présentes, douées pour l’écriture, et prêtes à êtres reconnues. J’en ai parlé à Mandisa Nduna (FIAH), une amie que j’ai rencontrée à l’université, Marcia Buwa (Genius) avec qui je jouais lors de concerts de rue à l’époque où j’apprenais le métier à Durban et enfin D.K., que j’ai rencontrée un an auparavant. Nous avons formé Klutch Kollective. L’Afrique du Sud a besoin de voix collectives de femmes en ce moment pour se requinqer et partager quelque chose de nouveau. Nous avons besoin de diversifier le hip hop, c’est pour ça que nous sommes là, pour donner un nouveau ton.

Sur “Back To the Roots” tu chantes “ Back to the roots, back to the real hip hop”. Que veux tu dire par là et que penses-tu du hip hop actuel ?  

“Back to the roots/back to the real hip hop” a un sens évident. Jusqu’à aujourd’hui, la scène hip hop en Afrique du Sud s’est focalisée sur la danse et moins sur le rythme et le côté poétique. Cette chanson parle de tous les éléments originels qui constituent le hip hop à nos yeux, cette narration poétique et ces rythmes qui nous font bouger la tête.

D’après toi, en quoi le hip hop peut-il être un outil politique ?

En 2016, en tant que musiciens, et pas seulement en tant qu’artistes hip hop, nous sommes plus que jamais influents. Les politiciens ont perdu leur crédibilité. Nous observons notre environnement pour raconter ces histoires au monde, tel qu’elles sont, sans aucune censure. De ce fait, le hip hop peut aisément être un outil politique, la jeunesse a besoin de nous maintenant plus que jamais pour partager notre vision du monde. La musique est un mode d’expression artistique très fort.

Te définis-tu comme féministe ? Pourquoi ?

Oui. Je crois très fort en l’égalité pour tous. Je suis une femme donc je suis automatiquement étiquetée comme féministe, probablement parce que je ne me mets pas en position d’infériorité face à mes homologues masculins. Je pense que la clé de la vie est l’égalité, pour que tout le monde ait sa chance et son mot à dire. Les femmes ne devraient pas avoir à lutter pour réussir, que ce soit dans l’art ou dans le monde de l’entreprise.

Comment as-tu réussi à percer en tant que productrice et selon toi, que devrait-on faire pour changer la situation ?

A la base, j’ai une formation de pianiste de jazz et j’ai seulement commencé à produire sur mon 2e album studio Ascension. Personne ne s’y attendait car il est très rare de rencontrer des femmes productrices, surtout en Afrique.

Initialement, les gens ne prenaient pas mes productions au sérieux, jusqu’à ce que j’aille aux Etats-Unis et que mon pote Jazziel Sommers devienne mon 3e œil. Il a mixé toutes mes productions et elles sont devenues les meilleurs titres de l’album. Ecoute par exemple “In My Head”, “Out of My Mind” et “Sophomore” sur mon album Ascension. J’ai coproduit 3 autres titres avec des producteurs que j’aime bien comme Card on Spokes de Cape Town (“Dreamer”, “Star Trek”, “Cheeky”) et LosKop originaire de Los Angeles et d’Afrique du Sud (“Forbidden Fruit”, “Why Hate”). “Forbidden Fruit” a reçu le prix de la Meilleure Chanson Internationale de l’Année début 2016 aux Out Music Awards à New York. A partir de là, j’ai su qu’il fallait que je continue dans la production.

Quelles femmes sont des modèles pour toi ?

Nina Simone, Skin de Skunk Anansie, Lauryn Hill, Missy Elliott, Jean Grae, j’aime aussi beaucoup Christine and the Queens, je vais d’ailleurs la voir en concert à Londres en mai ! Et.. ma mère lol. Cucu, mais véridique.

Qu’écoutes-tu en ce moment ?

Genius écoute Justin Bieber, Chris Brown, AKA, Nasty C, EVE, parce que pour eux la musique représente plus que des sons et des paroles, mais c’est la vie. Pour ma part, j’écoute James Bay, Flume, Chester Watson, ou Triex en ce moment. Bieber est cool aussi.

Quels sont les projets de Klutch Kollective ?

Nous allons sortir le clip de “Back To the Roots”. Le tournage était fou, nous avons tout fait en deux jours, comme le 48H Film Project !  Nous avons travaillé avec une équipe et un lieu incroyables. J’ai hâte que tout le monde voit cette production grandiose, ça devrait sortir le mois prochain.

Que penses-tu de Madame Rap ? Des choses à changer/améliorer ?

Madame Rap fait du bon boulot en soutenant des artistes femmes dans le hip hop quels que soient leur notoriété et leur emplacement géographique. Cela nous valorise et nous donne l’opportunité de rentrer en contact avec des gens au-delà des frontières !

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Éloïse Bouton

Read the interview in English here.